Le parc des rapides - Kimberly Anderson

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Le parc des rapides

Le parc des rapides - Kimberly Anderson

J’habite Montréal, là où je suis née, il y a bientôt trente ans. Ce qui me plaît le plus dans cette ville, c’est le fleuve Saint-Laurent, j’en suis une inconditionnelle adoratrice. Je crois que comme Moïse naquit sur le Nil, moi, je suis née sur le Saint-Laurent.

C’est une artère qui prodigue à travers le Québec, le sang des grands lacs, et arrose de ses bienfaits les populations le long de ses rives. J’apprécie alors les randonnées à vélo avec des amis sur "Le chemin du Roy", d’où l’on a une vue magnifique sur les flots. Le temps s’interrompt, tandis que l’on est porté par l’onde toute proche sur des dizaines de kilomètres. Puis lorsque l’on arrive enfin à "La brouette à légumes" à Lanoraie, un bon potage nous remet en forme pour le retour.

Ce fleuve a toujours fait mon bonheur, et aujourd’hui, quand mes cours de médecine esthétique me le permettent, je me précipite au "Parc des Rapides". C’est là qu’on voit le Saint-Laurent exprimer toute sa puissance. Le grondement continu des rapides de Lachine, me fait frissonner, et chaque fois, je me remplis les yeux de ce spectacle incessant, mes poumons se chargent des embruns qui montent de cet élément tumultueux. Je me sens minuscule devant cette force de la nature.

Souvent, je me rends sur la pointe amont de la presqu’île, et là, assise sur un rocher, je savoure la démence des vagues qui se fracassent sur les brisants. Au loin, un raft apparaît, se balançant mollement sur les prémices des rapides qui vont bientôt tenter de le broyer, parfois le retourner, mais toujours jeter ses passagers en l’air, comme des fétus de paille. Arrivé à ma hauteur, il commence à tanguer, son contrôle devient difficile, et les navigateurs peinent à le maintenir. Je les vois crier, mais le vacarme ambiant couvre leurs clameurs. C’est un combat impitoyable avec le bouillonnement de l’eau qui, tel un taureau indompté, les balance dans tous les sens.

Des enfants, à côté de moi, s’amusent de l’équipée. Ils ont guetté l’arrivée du bateau, et maintenant, ils courent dans l’allée pour le suivre jusqu’à l’autre extrémité du parc, espérant peut-être le voir chavirer. Ils interpellent du geste et de la voix, les rafteurs qui ont bien d’autres préoccupations que de répondre. Un quart d’heure plus tard, les garçons sont de retour à l’affut d’un nouveau raft. J’adore voir ces jeunes jouer sur les rochers. Ils risquent à tout moment de tomber à l’eau, et j’ai plus peur qu’eux. Je leur demande d’être prudent, de grands rires fusent aussitôt, et un chœur de « On fait attention madame ! » m’arrivent en pleine figure.

Bientôt, quand le soleil descend sur la ville et embrase le ciel, quand la silhouette sombre des immeubles s’orne de lampions pour la nuit, il est temps de rentrer. Et je songe alors que je ne pourrais pas revenir demain. Qu’il va être long ce jour sans mon Saint-Laurent pour me revigorer ! Ce fleuve est ma drogue.